« On assiste à une convergence entre les missions de sécurité et de sûreté »

1 novembre 20209 min

Consultant sécurité et sûreté pour le compte d’Esset, acteur spécialisé dans la gérance d’immeubles d’habitation et de bureaux, Alexandre Trostiansky s’occupe de grands ensembles immobiliers tertiaires au sein de la Direction des immeubles complexes. Il est notamment mandataire de sécurité incendie de plusieurs immeubles de grande hauteur (IGH) de classe GH W (bureaux) situés dans le quartier de La Défense ou en région parisienne. Il nous explique comment s’y organise la mise en sécurité des occupants.

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Comment s’organise l’évacuation incendie dans les IGH que vous gérez ?

Alexandre Trostiansky. En IGH (immeubles de grande hauteur), l’évacuation en cas d’incendie est différente de celle en établissement recevant du public (ERP) ou en établissement recevant des travailleurs (ERT) puisque la règle est l’évacuation partielle. Le principe de construction d’un IGH repose sur la notion de compartiments, constitués le plus souvent d’un seul niveau et d’un nombre d’escaliers de secours limité. Chaque compartiment est coupe-feu de degré deux heures. En cas d’incendie, le signal d’alarme n’est audible que dans le compartiment sinistré et on évacue donc ce niveau.

Si on doit prendre la décision d’une évacuation générale, elle se fait de manière séquencée par groupe d’étages (chaque groupe est constitué d’étages inférieurs, médians et supérieurs). Les groupes évacuent de manière successive de façon à éviter les encombrements dans des cages d’escalier. L’évacuation totale prend entre 10 et 30 minutes.

À chaque niveau, on trouve le service local de sécurité (SLS) composé d’environ 6 personnes chargées de l’évacuation, l’équivalent des guides et serre-files en ERP ou ERT. Chaque IGH de bureaux dispose de son PC sécurité incendie et d’un service central de sécurité composé d’agents Ssiap qui sont les acteurs principaux de ces mises en sécurité.

Alexandre Trostiansky

Les chefs de service sécurité et sûreté IGH deviennent des acteurs incontournables dans ces domaines qui demandent du professionnalisme et une grande réactivité.

Alexandre Trostiansky
Mandataire de sécurité incendie de plusieurs immeubles de grande hauteur

Et qu’en est-il de la mise en sécurité face aux actions violentes ?

A. T. Il existe sur La Défense, depuis 2013, un plan de mise en sécurité La Défense (PMSD), déclenché par la préfecture des Hauts-de-Seine en cas d’événement majeur. Il a pour but de faciliter l’action des services de secours publics. Deux messages peuvent être diffusés : l’évacuation du site au-delà du boulevard circulaire, vers Puteaux, Courbevoie, Nanterre ou Neuilly-sur-Seine, en suivant un balisage vert, ou la mise à l’abri dans les établissements.

Entre le premier PMSD et le dernier, mis à jour en avril 2018, la posture a évolué et, en cas d’événement majeur de type attaque terroriste, la mise à l’abri semble désormais la pièce principale de la mise en sécurité. La consigne est la suivante : les tours et les établissements en mesure de le faire doivent se confiner (fermeture des portes, transmission de l’alerte aux salariés et aux usagers) et les personnes se trouvant sur la dalle doivent s’échapper ou, si c’est impossible, se cacher.

Cette évolution me semble pertinente. Envoyer des milliers de personnes sur des passerelles, avec le risque de former des goulots d’étranglement, est à double tranchant. Cela peut représenter une cible idéale et on se retrouverait alors avec le risque d’attentats en cascade. La mise à l’abri est à privilégier, d’autant que les IGH sont des constructions solides disposant de noyaux centraux renforcés pouvant résister aux tirs obliques d’armes à feu provenant de la dalle.

Qui s’occupe de la sûreté dans les IGH que vous gérez ?

A. T. Sur chaque immeuble de bureaux multi-locataires, un building manager, qui pilote le service sécurité incendie avec le mandataire sécurité (il peut aussi être lui-même mandataire de sécurité), se charge d’organiser la sûreté des parties communes. Concernant les parties privatives, le mandataire de sécurité participe aux études mais chaque entreprise locataire met en place les mesures qu’elle juge adaptées pour la protection de ses collaborateurs et visiteurs.

Le problème c’est que le PMSD diligenté par le préfet ne concerne que les événements majeurs à l’extérieur de l’établissement. En cas d’attaque à l’entrée d’un ensemble immobilier ou à l’intérieur, il n’y a pas de plan de protection établi, hormis l’appel aux forces de l’ordre. Pour le building manager et son chef de service sécurité, il n’y a pas de manuel pour la mise à l’abri… et il serait préférable d’anticiper pour ne pas subir, de disposer de moyens pour éviter le « sauve-qui-peut ».

Par ailleurs, depuis les attentats du 13 novembre 2015 à Saint-Denis et à Paris et l’attentat suicide qui était programmé cinq jours plus tard dans le quartier d’affaires de La Défense, pour des raisons opérationnelles évidentes, le préfet a désigné les PC sécurité incendie des différents établissements de la dalle pour veiller, en cas d’événement majeur, à l’application de ces consignes PMSD. C’est une nouveauté. La préfecture, via l’automate de Paris La Défense (PLD), transmet des ordres prioritaires de mise en sécurité aux différents PCS qui, jusqu’à présent, étaient chargés exclusivement de l’organisation de la sécurité incendie dans l’immeuble. Alors que juridiquement, la gestion de la sûreté incombe toujours à chaque locataire.

On assiste progressivement à une convergence entre les missions de sécurité et de sûreté et les chefs de service sécurité et sûreté IGH deviennent des acteurs incontournables dans ces domaines qui demandent du professionnalisme et une grande réactivité. Nous favorisons désormais les profils de chefs de service sécurité Ssiap 3 expérimentés et disposant d’un diplôme de type Cycle technique contre la malveillance Ceric CNPP.

En cas de confinement, on ne quitte pas l’immeuble, on s’éloigne des fenêtres, on coupe les portables, on ne publie pas d’informations sur les réseaux sociaux et on reste en contact avec le PC sécurité grâce aux interphones de sécurité.

Comment gérez-vous cette double casquette ?

A. T. Le Service central de sécurité, composé d’agents Ssiap, forme le service local de sécurité pour l’évacuation incendie et c’est par ce canal que nous abordons la partie sûreté et la relation au confinement et au PMSD. On demande à nos chefs de service Ssiap 3, dans le cadre de la formation/information des services locaux de sécurité, d’inclure le module PMSD sur La Défense. La mise en place d’un contrat de prestations sécurité et sûreté avec la même entreprise de sécurité privée est préférable.

On fait passer les consignes suivantes : en cas de confinement, on ne quitte pas l’immeuble, on s’éloigne des fenêtres, on coupe les portables, on ne publie pas d’informations sur les réseaux sociaux et on reste en contact avec le PC sécurité grâce aux interphones de sécurité pour ne pas saturer les lignes téléphoniques. On s’enferme dans les parties privatives qui ont été renforcées ou les locaux techniques qui ont été repérés, et on attend le feu vert des autorités pour quitter les abris.

En cas d’événement exceptionnel, les services de sécurité de nos IGH disposent de fiches réflexes « PMSD » qui permettront aux agents de mettre en sécurité immédiatement les occupants de l’immeuble selon la posture qui aura été définie par le préfet. Leurs formations intègrent progressivement des modules de secourisme de type damage control et de conduite à tenir en cas d’attentat.

Quel est, selon vous, l’enjeu de demain concernant la mise en sécurité de ces sites ?

A. T. Pour éviter le « sauve-qui-peut » en cas d’attaque, il serait judicieux que la mise en sécurité soit déployée dans les premières secondes et dans le premier périmètre des parties communes. L’enjeu va être d’intégrer la partie sûreté aux matériels qui seront exploités par les professionnels présents dans l’établissement. Selon moi, il y a deux solutions : soit on s’appuie sur un moyen de communication rapide entre le PCS et les occupants, comme un automate vers les smartphones des salariés, soit on crée avec les constructeurs et les intégrateurs un nouveau système de mise en sûreté en cas d’attentat.

Je propose que ce nouveau système reprenne l’architecture normalisée, certifiée et très efficace du SSI qui repose sur la détection et la mise en sécurité en cas d’incendie. On pourrait la décliner pour la détection d’un attentat avec des caméras vidéo intelligentes, des capteurs sonores spéciaux et des déclencheurs manuels d’alerte. Ceci permettrait à un responsable d’enclencher la mise en sécurité attentat, avec une alerte en interne pour le confinement, une alerte extérieure vers les forces de l’ordre et les décideurs, la transmission de plans, d’enregistrements vidéo et autres informations utiles à la BRI.

Ceci permettrait aussi des commandes automatiques sur les installations techniques pour freiner la progression des assaillants dans les étages, comme le blocage aux niveaux supérieurs des ascenseurs avec leurs portes maintenues ouvertes, la fermeture automatique de certaines portes ou rideaux métalliques, les arrêts de la climatisation en cas d’attaque chimique…


Article extrait du n° 567 de Face au Risque : « Menaces et mise en sécurité des personnes » (novembre 2020).

Gaëlle Carcaly – Journaliste

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