Incendie de Crans-Montana : un tel scénario pourrait-il se produire en France ?

16 mars 20269 min

C’est la question lancinante qui revient après l’incendie de Crans-Montana (Suisse) dans le bar Le Constellation la nuit du Nouvel An le 1er janvier 2026, qui a fait 41 victimes et 115 blessés graves. Alors qu’une vague de contrôles inopinés dans les ERP à caractère festif a conduit à la fermeture administrative de plusieurs établissements en France, nous tentons de répondre à cette question avec les éclairages de Rodolphe Temple, président de l’Apsighe.

Rodolphe Temple, président de l'Apsighe et directeur sécurité – sûreté de l’hôpital Foch à Suresnes (Hauts-de-Seine)

Quelques jours après le drame de l’incendie de Crans-Montana, l’Apsighe a souhaité réagir : pourquoi ?

Rodolphe Temple. L’incendie survenu à Crans-Montana le 1er janvier lors d’une soirée festive en sous-sol a profondément occupé l’actualité et marqué les esprits. Au-delà de l’émotion légitime que le traitement médiatique a pu susciter, une interrogation est revenue plusieurs fois avec insistance auprès de notre association : un tel scénario est-il possible en France ?

Nous avons décidé de répondre à cette question avec comme objectif d’expliquer simplement, à partir des faits connus, quels sont les garde-fous existant en France et leurs limites, ainsi que les points de vigilance majeurs à retenir. L’objectif n’était pas de juger, ni de comparer des réglementations nationales.

Bar Le Constellation à Crans-Montana en Suisse - 2 janvier 2026 - Crédit : David chrétien/Wikimedia

Au lendemain du drame de Crans-Montana, l’enquête doit lever le voile sur les circonstances exactes de l’incendie, le respect des normes de sécurité par les propriétaires et les responsabilités, notamment concernant les contrôles obligatoires.

Quels sont les faits à retenir qui permettent d’expliquer l’incendie de Crans-Montana ?

R. T. L’enquête avance en Suisse et chaque jour amène un peu plus de lumière sur certains points encore obscurs. Mais pour l’essentiel, nous pouvons retenir les éléments suivants : une source d’ignition festive avec un dispositif de type feu de Bengale/pyrotechnie F1, un départ de feu en sous-sol, la présence de matériaux acoustiques inflammables en plafond, une propagation extrêmement rapide des fumées et des flammes, et une sortie unique accessible faisant goulot d’étranglement vers le rez-de-chaussée. À date, l’enquête examine aussi la question des issues et de la gestion de la sécurité selon les éléments allégués.

Ce type de scénario n’est malheureusement pas inédit dans l’histoire des incendies ayant affecté des lieux recevant du public. Discothèque du 5-7 en 1970, collège Édouard Pailleron en 1973, bar Cuba Libre en 2016, ces sinistres ont profondément façonné la réglementation en France et ont renforcé les exigences actuelles en matière de réaction au feu, de désenfumage, d’évacuation et d’usage des sources d’ignition, et de contrôles.

« La réglementation française est aujourd’hui l’une des plus structurées, avec des exigences renforcées au fil des retours d’expérience. »

Rodolphe Temple, président de l’Apsighe et directeur sécurité – sûreté de l’hôpital Foch à Suresnes (Hauts-de-Seine).

En France, quels sont les garde-fous offerts par la réglementation ?

R. T. En France, les établissements concernés par le type d’événement apparenté à celui de Crans-Montana relèvent des ERP de type N (restaurants, cafés, brasseries, bars et débits de boisson) et des ERP de type P (salles de danse, discothèques, dancings, salles de jeux). Concernant les effectifs du public accueilli, la réglementation distingue les ERP de 5e catégorie, dont l’effectif maximum est par définition limité selon le type d’activité, et les ERP de 4e catégorie, dont l’effectif maximum est plus important. En conséquence, les exigences sont renforcées pour les ERP de la 4e catégorie.

Mais il faut savoir que l’exploitation d’un ERP en sous-sol entraîne une modification fondamentale : les contraintes sont accrues et peuvent conduire à l’assujettissement automatique d’un petit ERP à la 4e catégorie, voire même à l’interdiction de l’activité. Le désenfumage devient vite obligatoire, l’emploi de certains matériaux est limité et les conditions d’exploitation sont plus encadrées. Un établissement peut donc changer de régime réglementaire en fonction de l’aménagement de son local et de la nature de l’activité déclarée, parfois même sans recevoir plus de personnes.

Vous mettez particulièrement en avant la qualité des matériaux autorisés pour l’aménagement d’un ERP en France : qu’est-ce qui est en jeu ?

R. T. La réaction au feu des matériaux d’aménagement d’un ERP est un point central : elle conditionne la vitesse de propagation du feu, la production de fumée et, in fine, le temps disponible pour l’évacuation. Dans le règlement de sécurité du 25 juin 1980, ce sont les articles AM qui encadrent strictement le comportement au feu des matériaux, leur classement réglementaire, leur domaine d’emploi (sol, parois, plafonds) ainsi que les conditions d’installation des éléments décoratifs et d’aménagement. En France, ces exigences sont identiques, du plus petit au plus grand des ERP, quelle que soit sa catégorie.

Comment le revêtement acoustique posé au plafond du bar Le Constellation a pu constituer un élément déterminant du drame ?

R. T. Les revêtements de plafond sont un point de vigilance majeur. Le plafond est en effet considéré par le règlement de sécurité du 25 juin 1980 comme un élément critique car il est exposé très tôt à la chaleur et aux gaz chauds par convection. L’article AM8 impose que les revêtements de plafond et plafonds suspendus présentent une réaction au feu peu élevée afin de ne pas favoriser la propagation horizontale du feu, l’envahissement rapide des locaux par les fumées et l’embrasement généralisé du volume. Le règlement est clair sur un point souvent mal compris : un matériau décoratif ou acoustique est un matériau de construction au regard du risque incendie.

Dans le cas de Crans-Montana, il faut comprendre qu’un plafond constitué de mousse polyuréthane ne se comporte pas comme un matériau ordinaire face au feu. Sa combustion est extrêmement rapide et exponentielle, sans montée en puissance progressive. En pratique, lorsque la température ambiante d’un local fermé atteint 600 °C, un embrasement généralisé – ou flash-over – peut se produire. Ce seuil critique peut être atteint en moins d’une minute. D’autre part, la combustion de mousses polyuréthanes s’accompagne d’une production massive de gaz toxiques, pouvant entraîner une incapacité fonctionnelle en quelques secondes. Dans un milieu clos recevant du public, la toxicité des fumées peut neutraliser les capacités d’évacuation bien avant l’apparition d’un foyer pleinement visible.

Si l’on vous suit, le niveau d’exigence requis par la réglementation française semble écarter la thèse de la possibilité d’une telle catastrophe en France…

R. T. La réglementation française est aujourd’hui l’une des plus structurées, avec des exigences renforcées au fil des retours d’expérience, mais la prévention reste la clé absolue. Car les règles peuvent ne pas être respectées, les matériaux peuvent être inadaptés, comme dans le cas du Cuba Libre à Rouen, et l’exploitation réelle peut aussi contourner la réglementation. À ce sujet, il existe une faille structurelle entre les ERP de la 4e catégorie et ceux de la 5e.

L’incendie du bar Cuba Libre, dans la nuit du 5 au 6 août 2016 à Rouen, avait provoqué la mort de 14 jeunes et fait 5 blessés.

Incendie du Cuba Libre à Rouen - Photo Sdis 76

En quoi consiste cette faille structurelle ?

R. T. Elle réside dans le contrôle de l’application de la réglementation. Les retours d’expérience montrent que le risque ne réside pas tant dans l’absence de règles que dans leur contrôle effectif, notamment dans les établissements de 5e catégorie. La différence entre les ERP de 4e catégorie et les ERP de 5e catégorie ne porte pas sur le niveau d’exigence en sécurité incendie, qui est identique comme je l’ai dit, mais sur les modalités de contrôle. La 5e catégorie ne représente pas un régime « allégé » en matière de sécurité incendie : c’est un régime de contrôle allégé, ce qui change tout.

Pour les ERP de 5e catégorie, le contrôle est largement déclaratif, alors que pour la 4e catégorie il est institutionnalisé : visite obligatoire de la commission de sécurité avant ouverture, visites périodiques selon des échéances réglementaires, présence systématique des services de secours, avis formalisés conditionnant l’exploitation. En outre, toute modification significative (travaux, aménagements, changement d’activité) est susceptible d’entraîner une nouvelle saisine de la commission. En 4e catégorie, le contrôle est structuré, traçable et contradictoire.

« La sécurité incendie ne se limite pas à des textes : elle n’est jamais acquise, elle se construit chaque jour. »

Rodolphe Temple, président de l’Apsighe et directeur sécurité – sûreté de l’hôpital Foch à Suresnes (Hauts-de-Seine).

À Crans-Montana, les derniers éléments de l’enquête ont révélé que le dernier contrôle de l’établissement par les autorités communales remontait à 2019…

R. T. C’est précisément dans cet écart de contrôle en France que se situe la faille structurelle, régulièrement observée dans les retours d’expérience. Elle apparaît lorsqu’un établissement de 5e catégorie évolue progressivement, lorsque l’ambiance devient plus festive, la densité du public augmente, des aménagements décoratifs ou acoustiques sont ajoutés. Et tout cela sans que le classement réel de l’ERP ne soit réévalué, ni qu’une commission de sécurité ne soit saisie. C’est à ce moment que la « conformité administrative » masque un risque réel.

Dans ces situations, il est fréquent d’observer des matériaux non classés ou inadaptés, des usages festifs interdits (comme les feux de Bengale), une absence de regard extérieur qualifié sur les risques cumulés et une illusion de conformité, liée au statut de 5e catégorie. Lorsque l’activité, l’ambiance ou les aménagements d’un ERP de 5e catégorie évoluent, l’absence de contrôle périodique devient un facteur de vulnérabilité.

Comment faire pour gérer cette vulnérabilité structurelle dans les petits ERP ?

R. T. Le contrôle doit reposer sur la vigilance des exploitants, l’accompagnement des autorités et la capacité à réinterroger le classement réel de l’établissement avant que le risque ne s’installe. Ce n’est souvent qu’après un sinistre que l’on s’aperçoit que des questions auraient dû se poser avant. La sécurité incendie ne se limite pas à des textes : elle n’est jamais acquise, elle se construit chaque jour, elle implique une posture continuelle de préventeur.

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Article extrait du n° 612 de Face au Risque : « Traçabilité des agents CMR » (mars-avril 2026).

Bernard Jaguenaud, rédacteur en chef

Bernard Jaguenaud – Rédacteur en chef

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