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Exerice interservice aux Etats-Unis Matt Hecht via Flickr Public Domain

Comment diagnostiquer
l’interopérabilité des secours ?

En situation de crise, tout le monde s’accorde sur la nécessité d’un travail en commun. Tous les services impliqués,
parfois d’horizons et de cultures opérationnelles différents, doivent pouvoir travailler ensemble, communiquer, s’informer et agir de concert pour dénouer au plus vite la situation.
Mais comment évaluer l’efficacité du travail collectif? C’est l’épineuse question à laquelle quatre auteurs ont cherché à répondre. Ils livrent ici les résultats de leurs travaux.

Le domaine de la gestion des grands accidents, naturels ou technologiques, a toujours préoccupé les pouvoirs publics, notamment parce qu’il existe une grande variété de situations, complexes et difficiles, parfois de crise. D’après Nioche (1985, 1988) puis Boutté (2006), la crise se définit comme la combinaison d’un environnement « turbulent », d’une situation « occurrente », et d’une gouvernance (ou commandement) «disputée» (partagée).

Alors que les acteurs de la sécurité civile multiplient les actions pour éviter ou sortir d’une situation de crise, les injonctions de performance, d’efficience et de sécurité viennent désormais s’ajouter à ces pratiques administratives et opérationnelles en introduisant les notions de qualité et d’évaluation.

En ce sens, l’approche interservices fut, dès la fin des années 80, envisagée par le ministère de l’Intérieur (exemple : le dispositif Orsec, organisation de la réponse de la sécurité civile) et le Secrétariat général de la défense nationale (Biotox, Piratox, Piratom), principalement à cause de la menace terroriste réelle et exprimée depuis cette période. Après les attentats de novembre 2015, cette menace majeure a opéré un virage vers un polymorphisme et une fréquence inquiétants.

Aujourd’hui cette nécessité de performance et de sécurité des intervenants s’accroît et conduit les services d’urgence, SAMU, sapeurs-pompiers, police, gendarmerie, sécurité civile ainsi que leurs partenaires aussi mobilisés dans ces situations non communes – collectivités publiques, entreprises… – à partager des informations et des données pour travailler sous commandement unique et répondre efficacement aux évènements de grande ampleur.

La France bonne élève

D’un point de vue purement administratif, et considérant la volonté de l’État, traduite en textes de portée règlementaire (par exemple les circulaires 007 du 2/10/2009, 700 du 7/11/2008 et 800 du 18/02/2011) et en procédures d’entraînement et exercices régulièrement organisés, la France semble être une très bonne élève en matière d’interopérabilité des services de gestion de l’urgence, y compris en comparaison avec les autres États européens. En témoigne l’édification, dès 2012, du Centre national civil et militaire de formation et d’entrainement nucléaire, radiologique, biologique, chimique et explosif (CNCMFE – NRBC-E), service à vocation interministérielle.

Également, la participation au groupe de travail GT3993 développe le travail interservices pour améliorer leurs actions (voir NF 399). Pourtant, face à la récurrence d’évènements de grande ampleur, la réalité nous amène à relativiser la réelle interopérabilité des services. En effet, après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, le général Philippe Boutinaud, commandant de la BSPP, explique que, malgré une coopération entre les acteurs « excellente », certains points ont entraîné des dysfonctionnements dans la coordination interservices (Assemblée nationale, 2015).

Pour autant, une interopérabilité concrète sur le terrain reste difficilement évaluable. Elle n’a jamais fait l’objet d’un outil partageable qui permette d’aller au-delà d’une conception malheureuse des services consistant à considérer que les efforts devraient être essentiellement fournis par les partenaires.

C’est pourquoi à travers cet article, afin que l’interopérabilité ne reste pas une simple incantation, les auteurs souhaitent proposer un outil concret de diagnostic de l’interopérabilité des services concourant à la sécurité civile, premier pas vers une identification des pistes d’amélioration tangibles de la coordination interservices.

Présentation de l’outil de diagnostic de l’interopérabilité des services

Il paraît donc judicieux qu’en tout premier lieu, les services d’urgence s’engagent dans un diagnostic de leur niveau d’interopérabilité.

L’interopérabilité peut se définir, selon Bourquard et Coat (2009) comme «la compatibilité des équipements et des procédures permettant à plusieurs systèmes ou organismes d’agir et de communiquer ensemble». En ce sens, une auto-évaluation collective peut être le fait initial permettant des travaux d’amélioration partagés.

Le Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône (Sdis 13), conscient de l’enjeu de la collaboration interservices, s’est lancé dans l’appropriation d’un outil permettant de l’évaluer. Ce dernier trouve son origine aux États-Unis, auprès du Department Homeland Security qui, dans le cadre du programme Safecom en 2004, a développé l’Interoperability Continuum.

Cet outil a été imaginé suite aux attentats du 11 septembre 2001 dans le but d’assister les agences de réponse d’urgence et la police à planifier et mettre en œuvre des solutions de transmissions interopérables. Rapidement, d’autres pays se sont emparés de ce modèle : le Public Safety Canada , offrant par la même occasion sa première traduction française, et la National Policing Improvement Agency au Royaume-Uni proposant un référentiel détaillé (Guidance on multi-agency interoperability).

Ces données ont été reprises en 2017 par la plateforme European First Responder Innovation Managers (EFRIM), un think tank européen basé aux Pays-Bas.

L’outil élaboré par le Sdis 13

Les équipes du Sdis 13, quant à elles, souhaitent diagnostiquer leur interopérabilité avec l’ensemble des services partenaires dans la gestion de l’urgence. Elles ont, pour ce faire, élaboré l’outil ci-dessous, sujet de cet article.

Outil d’évaluation de l’interopérabilité des services finalisé après adaptation par les auteurs :

Tableau interopérabilité des secours. Sdis 13

L’outil reprend et traduit les cinq items utilisés dans l’ « Interoperability Continuum », identifiés par le Département de sécurité intérieure des États-Unis comme étant les plus pertinents et abordables pour évaluer le niveau d’interopérabilité : la gouvernance, les procédures opérationnelles formalisées, la technologie, la formation et exercices et les opérations. Afin d’obtenir une image plus fidèle du niveau d’interopérabilité entre les services, ces cinq éléments multidimensionnels ont été retraduits et adaptés pour correspondre au modèle français.

Chaque thème abordé dans ce schéma est décrit et justifié ci-après.

La gouvernance

Affirmer une volonté commune de partager et de coordonner les tactiques et la stratégie entre les institutions est un premier pas vers l’amélioration des processus de gestion d’urgence et davantage de coopération. La gouvernance interservices offre un cadre commun à chaque intervenant pour favoriser les collaborations et la prise de décisions autour d’objectifs communs.

Il est néanmoins évident que l’interopérabilité en matière de réponse d’urgence nécessite des relations saines et préparées en amont entre les entités. Le diagnostic de la gouvernance permet de mesurer jusqu’à quel point les organisations sont engagées dans un partenariat construit, affirmé et appuyé par leurs décideurs, jusqu’au plus haut niveau.

Interopérabilité des secours - gouvernance