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Risque nucléaire : anticiper un évènement majeur
En 2026 seront « célébrés » les 40 ans de la catastrophe de Tchernobyl et les 15 ans de l’accident de Fukushima. En France, aujourd’hui, quid de l’anticipation de ce risque majeur pour un industriel non nucléaire ou pour une collectivité ? À l’heure de la relance de la filière nucléaire en France, il devient nécessaire d’intégrer l’accident nucléaire majeur dans votre stratégie de gestion de crise et de continuité d’activité.

L’un des principaux marqueurs de l’accident nucléaire est sans doute l’écart considérable entre le risque sanitaire réel et la perception qu’en ont les populations, les médias et les autorités. Le fossé reste abyssal. Il ne sera pas simple de garder la confiance. Autant se préparer à un évènement nucléaire majeur.
Trois accidents majeurs
Les trois principaux accidents nucléaires : TMI[1] (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011) ont marqué l’histoire des crises industrielles. Leurs conséquences sanitaires sont désormais bien connues. À Fukushima, « s’agissant des personnes du public, tant les doses reçues au cours de la première année que celles estimées pour la vie entière sont généralement faibles, voire très faibles (…). Aucune augmentation perceptible de l’incidence des effets liés aux rayonnements ionisants sur la santé de ces personnes et de leurs descendants n’est attendue », précise l’UNSCEAR[2][3], repris en chœur depuis plus de 10 ans par l’OMS, l’AIEA et les autorités compétentes. Les médias timidement commencent à se faire l’écho[4] de cette réalité.
Les conséquences
Pour autant, les accidents ont eu de graves impacts sociétaux, psychologiques et économiques, ralentissant fortement le développement de la filière. À Fukushima, l’impréparation tourne même à la tragédie avec 60 décès pendant l’évacuation immédiate et près de 2 000 à l’occasion de l’éloignement post accidentel[4]. L’impact global sur la croissance ne peut être méconnu non plus (voir schéma ci-dessous). La protection contre les accidents nucléaires en France a été renforcée avec l’expérience, favorisant la concertation entre experts et décideurs. Les mesures incluent un confinement[5] réflexe dans un rayon de 2 km, une évacuation préparée sur 5 km en cas de risque de fusion du cœur, et l’élargissement du périmètre PPI à 20 km.
Comment les industriels, entreprises ou collectivités peuvent-ils alors s’organiser en interne ?
[1] Three Miles Island en Pennsylvanie.
[2] UNSCEAR : Comité scientifique des Nations Unies pour les effets des rayonnements atomiques. OMS : Organisation mondiale de la santé. AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique.
[3] Une exception notable pour l’accident de Tchernobyl de nature différente. Les réacteurs RBMK de technologie inexistante à l’Ouest ne disposent pas d’enceinte de confinement, leur réactivité n’est pas contrôlable simplement, le modérateur, le graphite est inflammable… UNSCEAR Tchernobyl : « Une augmentation substantielle de l’incidence du cancer de la thyroïde chez les personnes exposées aux rayonnements de l’accident alors qu’elles étaient enfants ou adolescentes en 1986 a été observée au Bélarus, en Ukraine et dans quatre des régions les plus touchées de la Fédération de Russie ».
[4] Géraldine Woessner, publié dans Le Point en mars 2021 : « Fukushima : la catastrophe qui n’a pas eu lieu ».
[5] Dans le nucléaire, on parle de « mise à l’abri ».
Japon : dynamique du PIB (T1 2000 – T2 2019) en Mds de yens à prix constants. Sans être aussi marqué que « la crise des subprimes » (2009), l’impact de l’accident de Fukushima (2011) a clairement pesé sur la croissance japonaise. Source : Datasream, Ostrum AM (ostrum.philippewaechter.com).
Qui doit prioritairement se préparer ?
Les activités autour des centrales nucléaires sont les plus concernées principalement dans le périmètre de 5 km où une évacuation immédiate doit être planifiée. La question se pose notamment pour les hôpitaux, les maisons de retraite, les écoles et les crèches, les prisons ou pour ceux dont l’activité demeure vitale pour la communauté comme les centres de secours, les gendarmeries, les commissariats mais aussi pour les collectivités locales[6].
Bien sûr, au cœur de la réflexion, les installations sensibles, stratégiques, « d’importances vitales » pour certaines, celles « menaçant » le collectif, par exemple les Seveso à risque de nuage toxique, d’explosion ou d’incendie, ou bien celles qui en cas d’interruption du process risquent la perte de leur outil de production comme les industries métallurgiques, les fonderies…
La question est prioritaire à 5 km d’une centrale nucléaire, doit se poser dès que votre activité se situe dans le périmètre des 20 km et, au-delà, sans doute être intégrée à votre plan de continuité d’activité.
« Les mesures incluent un confinement[7] réflexe dans un rayon de 2 km, une évacuation préparée sur 5 km en cas de risque de fusion du coeur, et l’élargissement du périmètre PPI à 20 km. »
Les activités non interruptibles
Le guide de doctrine ORSEC-PPI transmis en 2017 par instruction du ministre de l’Intérieur aux préfets prévoit « la préparation de la réponse d’évacuation immédiate sur un rayon prédéterminé de 5 km et invite à lister chacun des établissements susceptibles de provoquer des difficultés ou une activité non interruptible (industrie chimique, dépôts sensibles, four, cimenterie…) ».
Il est aussi prévu que « le préfet arrête pour chacun d’entre eux, sur proposition de l’exploitant concerné le meilleur dispositif à mettre en œuvre ».
À lire également
Notre article “Plan de continuité d’activité, l’essentiel” extrait de notre n° 596 de Face au Risque : « Plan de continuité d’activité : mode d’emploi » (octobre 2023).
Première étape : un plan pour organiser votre réponse
Avez-vous défini le dispositif optimal pour votre exploitation ? En cas d’évacuation notamment, comment assurer la continuité de vos activités, la sécurité sur votre site, la protection des clients, et des salariés ? Et leur information ? Car comment garder la confiance de vos salariés inquiets pour eux et pour leur famille ? Lorsque les réseaux s’enflammeront, les téléphones exploseront, les chaînes en continu relaieront des messages anxiogènes en l’attente d’une information fiabilisée probablement tardive en raison de la complexité extrême du risque.
Les industriels, entreprises ou collectivités qui sont riveraines de sites nucléaires doivent anticiper un accident nucléaire majeur, en fonction du périmètre dans lequel elles se situent. © Capture d’écran Google maps.

Votre plan rédigé, informez bien vos équipes !
Une information adaptée doit permettre de mettre en perspective la réalité des risques nucléaires pour ce type de situation accidentelle. Le code du travail en a tenu compte en favorisant, pour les entreprises externes à la filière nucléaire, la flexibilité de votre organisation. Ainsi, la notion de « second groupe »[8] s’est renforcée, définissant une réponse reposant sur des salariés protégés et informés, mais avec des contraintes juridiques allégées. Le règlement favorise un dispositif permettant à « chaque travailleur de recevoir une information appropriée sur les risques pour la santé et les précautions à prendre lors de l’intervention en situation d’urgence radiologique ».
Le dispositif post-Fukushima proposé par le code du travail a été construit dans cet esprit, pour les non spécialistes : pompiers, gendarmes, policiers, agents territoriaux, industriels et entreprises externes à la filière nucléaire.
[6] À Fukushima, certaines mairies ont dû être déplacées après l’accident. Ce fut le cas de celle de Futaba que j’ai eu l’occasion de visiter, repositionnée plusieurs kilomètres au sud sur le territoire de la ville d’Iwaki … On y gérait le quotidien (ou presque) des 7 000 habitants relocalisés partout au Japon jusqu’en Corée et en Chine.
[7] Dans le nucléaire, on parle de « mise à l’abri ».
[8] Voir l’article R4451-100 du code du travail.
Reste à se projeter sur le long terme
Certains produits de fission rejetés lors d’un accident peuvent avoir un impact durable. Sans forcément contraindre la vie quotidienne sur zone, des interdictions de commercialisation des biens peuvent être décrétées[9]. Une démarche résiliente devra établir le lien entre l’urgence nucléaire et ses conséquences post accidentelles[10], entre le plan d’urgence et le plan de continuité d’activité.
« Une démarche résiliente devra établir le lien entre l’urgence nucléaire et ses conséquences post accidentelles, entre le plan d’urgence et le plan de continuité d’activité. »
Plus facile à dire qu’à faire…
Pourtant, depuis quelques mois, ça fonctionne ! Les premières entreprises[11] situées dans l’emprise d’un périmètre PPI d’installations nucléaires s’engagent et professionnalisent leur réponse interne en préparation d’un improbable accident nucléaire majeur. La flexibilité introduite dans le code du travail après Fukushima a sans doute joué.
Car depuis Fukushima les lignes n’avaient pas vraiment bougé sur ce point. Les initiatives sont sans doute aussi favorisées par les débats sur l’énergie, le renouveau du nucléaire et les premiers chantiers d’EPR2.
Inclure l’accident nucléaire majeur dans sa stratégie de gestion des risques et de continuité d’activité pourrait s’imposer plus largement. Sans faire de raccourci entre « la bombe et le réacteur », certains considèrent que l’évolution anxiogène du contexte géopolitique invite aussi à approfondir l’analyse. Ils considèrent que la réflexion sur la continuité d’activité post accident nucléaire pourrait parfois faire « double usage ».
[9] L’existence de dispositifs dits « de filtre à sable » sur les réacteurs français serait toutefois de nature à limiter fortement la menace post accidentelle. Il s’agit d’une différence notable avec les réacteurs japonais de Fukushima Daichi.
[10] Recommandations pour la gestion post-accidentelle d’un accident nucléaire. Comité directeur pour la gestion post-accidentelle d’un accident nucléaire (Codirpa) Version 2022. ASNR.
[11] C’est notamment le cas « d’Aluminium Dunkerque », le poids-lourd européen de la fabrication d’aluminium implanté sur la zone industrielle de la métropole dunkerquoise, à proximité de la centrale nucléaire de Gravelines et du site prévu pour deux nouveaux réacteurs EPR2. Le rôle déterminant de la Commission locale d’information de Gravelines, proactive, ainsi que la coordination jouée par l’ANCCLI méritent ici d’être soulignés.

Des experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique IAEA procédant à des mesures de la radioactivité en 2013, dans une zone évacuée autour de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. © Susanna Lööf IAEA-Flickr.
Article extrait du n° 612 de Face au Risque : « Traçabilité des agents CMR » (mars-avril 2026).

Bertrand Domeneghetti
Inspecteur général de sapeurs-pompiers (er), Président de Riskover (risques & crises)
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