Psychiatrie de proximité : un risque de violence encore sous-estimé
L’agression au couteau de deux infirmières au centre médico-psychologique (CMP) de Sens (Yonne) le 2 mars 2026 a rappelé la vulnérabilité des professionnels exerçant dans ces structures. Quelques semaines auparavant, en décembre 2025, un médecin perdait également la vie dans un autre CMP.

Ces événements tragiques ne doivent pas être analysés uniquement comme des faits divers isolés. Ils interrogent plus largement la gestion du risque de violence dans les structures de psychiatrie ambulatoire, dont le rôle s’est considérablement renforcé ces dernières années dans le parcours de soins.
Car si les centres médico-psychologiques (CMP) constituent aujourd’hui un pilier de l’organisation territoriale de la santé mentale – l’Igas en dénombrait 1780 sur le territoire en 2021, leur modèle de fonctionnement présente aussi des vulnérabilités spécifiques qui méritent d’être mieux prises en compte dans les politiques de prévention des risques.
Centres médico-psychologiques : des structures essentielles mais exposées
Les centres médico-psychologiques assurent une mission centrale dans la prise en charge des troubles psychiques : consultations, suivi ambulatoire, accompagnement des patients et coordination des parcours de soins.
Ce modèle de proximité présente de nombreux bénéfices pour les patients, notamment en favorisant l’accès aux soins et en limitant les hospitalisations. Cependant, les CMP se distinguent des structures hospitalières traditionnelles par plusieurs caractéristiques qui peuvent augmenter leur exposition aux situations de tension :
- équipes souvent réduites ;
- structures implantées dans des bâtiments urbains ordinaires ;
- absence fréquente de personnel dédié à la sécurité ;
- accès direct du public aux locaux.
Dans ce contexte, les professionnels peuvent se retrouver confrontés à des situations imprévisibles, parfois dans des conditions matérielles peu adaptées à la gestion d’un épisode de violence.
Architecture des consultations : un levier souvent négligé
La conception des espaces de consultation constitue un élément déterminant dans la prévention des situations à risque. Dans de nombreux CMP, les locaux ont été aménagés à partir de bâtiments existants qui n’avaient pas été initialement conçus pour accueillir des consultations psychiatriques. Cela peut entraîner certaines configurations peu favorables en matière de sécurité.
Plusieurs principes d’aménagement peuvent pourtant contribuer à réduire les risques, comme le positionnement du professionnel à proximité de la sortie, la visibilité des circulations ou encore l’absence d’éléments pouvant être utilisés comme objets contondants.
Dans certains établissements, des réflexions sont aujourd’hui engagées autour de la création de salles d’entretien adaptées aux situations à risque, intégrant ces principes architecturaux. Ces espaces spécifiques permettent d’accueillir certaines consultations identifiées comme sensibles dans des conditions plus sécurisées, tout en préservant la dimension thérapeutique de la relation de soin.
Dispositifs d’alerte et assistance aux professionnels
Au-delà de l’architecture, les moyens techniques d’alerte constituent un autre levier important de prévention. Ces outils techniques doivent cependant être intégrés dans une organisation plus globale. Un dispositif d’alerte n’a de réelle efficacité que si les équipes savent comment réagir collectivement en cas de déclenchement. Cela implique la mise en place de procédures partagées et régulièrement rappelées aux professionnels.
Protocoles de gestion des patients violents
La prévention du risque de violence repose également sur l’anticipation. Dans certaines structures, des protocoles spécifiques permettent d’identifier les situations potentiellement sensibles et d’adapter les modalités de prise en charge.
Ces protocoles peuvent inclure :
- l’identification en amont de patients présentant un risque de passage à l’acte ;
- l’organisation de consultations en binôme lorsque cela est nécessaire ;
- l’adaptation des lieux de consultation ;
- l’activation de dispositifs d’alerte.
L’objectif n’est pas de stigmatiser les patients mais d’anticiper certaines situations afin de protéger les équipes et de maintenir des conditions de prise en charge sereines.
Coopération avec les forces de sécurité
Un autre axe important de prévention repose sur la coopération entre établissements de santé et forces de l’ordre. Dans plusieurs territoires, des partenariats existent déjà entre structures hospitalières et police ou gendarmerie. Ces échanges permettent de mieux comprendre les contraintes respectives et d’améliorer la coordination en cas d’incident.
Cette coopération peut notamment se traduire par :
- des échanges réguliers entre responsables hospitaliers et forces de sécurité ;
- des actions de sensibilisation ;
- des exercices de gestion de crise ;
- des procédures d’intervention partagées.
Ces initiatives contribuent à améliorer la réactivité en cas de situation critique et à renforcer le sentiment de sécurité des équipes.
Vers une approche globale de la sûreté en psychiatrie ambulatoire
Les événements récents rappellent que la question de la sécurité des professionnels de santé ne peut être dissociée de l’organisation des structures de soins. Dans le cas des CMP, la prévention du risque de violence repose sur une approche globale associant :
- la conception des espaces ;
- l’organisation des consultations ;
- les dispositifs techniques d’alerte ;
- la formation des professionnels ;
- la coopération avec les acteurs de sécurité.
L’enjeu n’est pas de transformer les lieux de soins en espaces sécuritaires. Il s’agit avant tout de garantir aux professionnels les conditions nécessaires pour exercer leur mission dans un environnement aussi sûr que possible.
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Romain Fortier
Ingénieur hospitalier et responsable du service de prévention incendie et de sûreté du centre hospitaliser de l’Estran. Auteur du livre La sûreté à l’hôpital.
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