Tour Grenfell : l’Angleterre installée sur une poudrière ?

Date de publication : 11/07/2017  |  Auteur : B. J.

Photo Donna/Fotolia.com
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Incendie

«Une épave dressée dans le ciel », « un squelette noir barrant l’horizon », la noirceur des titres de presse au lendemain de la tragédie qu’a vécu l’Angleterre durant la nuit du 14 juin 2017 exprime le drame de toute une nation. Près de quatre semaines après l’embrasement de la Grenfell Tower dans l’ouest de Londres, la difficulté des services de police à indiquer le nombre exact de victimes donne un indice de la violence de l’incendie. Parmi les restes humains récupérés à l’intérieur de la tour, au moins 80 victimes. Seules 23 ont été formellement identifiées. La tâche d’identification des équipes de recherche reste compliquée, contrainte de passer au peigne fin 15,5 tonnes de débris par étage. Les autorités estiment qu’il faudra au moins six mois pour connaître le bilan définitif de pertes en vies humaines. Le temps d’arriver à déterminer l’occupation réelle des 127 appartements, où vivaient au total entre 400 et 600 personnes. Et compte tenu du risque que certaines personnes portées disparues ne puissent jamais être formellement identifiées à cause de l’intensité du feu.

Le revêtement extérieur en cause

Le scénario infernal est à présent connu : les services de secours sont appelés à 0 h 54 (heure locale) pour un feu de réfrigérateur de la marque Hotpoint au 4e étage. Alors que l’incendie semble circonscrit, la tour de 24 étages s’embrase soudainement par l’extérieur. Plus rien ne pourra dès lors arrêter les flammes et la propagation du sinistre à la quasi-intégralité de l’édifice, malgré la quarantaine d’engins et les 200 pompiers sur place. Rapidement, les premières observations mettent en cause le revêtement extérieur de la tour. Rénovée en mai 2016, la façade de la Grenfell Tower a bénéficié notamment de nouvelles fenêtres en PVC et d’un isolant recouvert d’un parement décoratif, des panneaux de la gamme Reynobond fabriqués par la société Arconic. Plus précisément, le modèle PE, vendu dans le monde entier et utilisé sur d’autres tours similaires au Royaume-Uni. Depuis le drame, le fabricant a retiré ce produit de la vente pour une utilisation sur grands immeubles.

Des économies sur la sécurité

Le problème, c’est que la brochure d’utilisation du Reynobond déconseillait la mise en oeuvre de ce modèle de panneau sur les bâtiments de plus de 10 m de hauteur. Or, la Grenfell Tower mesurait 67 m. Pis, les développements de l’enquête montrent que les gestionnaires de la tour auraient cherché à faire des économies au cours des travaux. En 2014, ils ont ainsi décidé de changer d’entreprise afin d’économiser près de 300 000 £ sur les panneaux Reynobond, le chantier total de rénovation avoisinant les 10 M£. Au lieu de monter les éléments en zinc initialement prévus, offrant une meilleure résistance au feu, ce sont des matériaux bas de gamme incorporant de l’aluminium qui ont été choisis. Or les essais menés depuis le drame sur des échantillons à la fois du parement et de l’isolant montrent qu’ils échouent aux tests d’incombustibilité. En brûlant, ils dégagent également des gaz toxiques. Les principaux ingrédients de l’embrasement extérieur de la tour et de la catastrophe semblent donc réunis. Sans parler de l’effet « cheminée » produit par la lame d’air ménagée entre le parement et l’isolant collé contre la façade, qui a encore accentué la propagation de l’incendie.

Des zones d’ombre

Il reste cependant à expliquer l’extension des flammes de l’appartement initialement touché à la façade de la tour. L’immeuble datant de 1974, il ne pouvait pas disposer de sprinkleurs, rendus obligatoires dans le neuf en Angleterre en 2007. On sait que les travaux de rénovation avaient aussi concerné la chaufferie, la ventilation et l’aménagement des quatre premiers étages. Auraient-ils fragilisé le compartimentage de l’édifice ? On ignore également si le bâtiment était doté d’un système de détection d’incendie et si l’alarme a correctement fonctionné. Conçu pour rester stable à l’incendie et doté d’un unique escalier central, les consignes de sécurité du bâtiment conseillaient aux habitants de rester confinés à l’intérieur de leur appartement. C’est d’ailleurs ce qui leur a été répété au début du sinistre, avant que l’ordre d’évacuer ne leur soit donné environ deux heures après. Il semblerait que les pompiers n’aient jamais réussi à monter plus haut que le 12e étage de la tour…

Roubaix en 2012

À ceux qui se posent la question de l’occurrence d’un tel incendie en France, on peut citer le précédent de Roubaix en 2012. Un feu s’était déclaré sur un balcon au 1er étage, avant d’embraser rapidement la tour de 18 étages sur toute sa hauteur en moins d’un quart d’heure. La faute à un parement décoratif du même genre que celui de la Grenfell Tower, l’Alucobond. Fort heureusement dans ce cas précis, l’incendie avait été rapidement éteint faute de combustible (l’isolant étant resté intact) et grâce à l’intervention rapide et efficace des secours. Malgré une réglementation des plus strictes en Europe, un audit de la sécurité incendie a cependant été commandé par le Gouvernement français. Quoi qu’il en soit, chez nos voisins d’outre-Manche, l’incendie de la Tour Grenfell n’en finit pas de se consumer : sur les 600 tours du même type en cours d’expertise, 190 présentent déjà un revêtement extérieur identique. Le feu couve toujours…

À noter que Face au Risque consacrera son feu instructif de septembre à l’incendie de la Tour Grenfell